Article FRAGIL (2018)

     Agnès Foissac

Piloro, un art pluriel


 

Focus sur le travail polytechnique d’un artiste nantais
La création n’est pas un long fleuve tranquille. Si nous ne retenons souvent d’un artiste que son support de prédilection ou la technique qui illustre le mieux son œuvre et l’inscrit dans l’Histoire, son parcours est souvent plus complexe et plus curieux qu’il n’y parait. Les céramiques de Picasso par exemple sont moins connues du grand public que ses tableaux, et à l’inverse les quelques vingt peintures de Léonard de Vinci éclipsent presque son travail titanesque d’ingénierie, d’anatomie et de recherche scientifique. D’autres laissent à la postérité une double expertise, souvent en peinture et en sculpture, ce qui nous semble naturel alors que les domaines explorés et les techniques utilisées s’avèrent radicalement différents. Nous pouvons ainsi penser à Edgar Degas, Marcel Duchamp, Jean Dubuffet ou Joan Miro parmi les plus célèbres. L’artiste est un explorateur, il cherche et se cherche, dans une apparente et obsédante répétition chez un Pollock ou un Soulages, une quête de sens profonde et obnubilée.
L’artiste est un explorateur, il cherche et se cherche…
Tout artiste est poussé un jour par ce cheminement impérieux, qui commande et évolue en même temps que lui, et lui fait aborder différents supports, jusqu’à créer de nouveaux liens, de nouveaux ponts et amener le public à penser l’œuvre différemment, à inviter ses sens.

L’artiste contemporain manie les outils que lui offre son époque et poursuit la même obsession créatrice. C’est d’abord la musique qui a interrogé la curiosité artistique de Piloro  « la musique c’est mon premier amour, tout jeune j’avais un radio cassette, j’enregistrais tout et n’importe quoi, et après je faisais des montages. » DJ dans les années 90 il côtoie des figures emblématiques comme Mr.Oizo et partage l’affiche avec des noms prestigieux comme Jeff Mills, FeelM, Laurent Ho ou encore Green Velvet.


” J’avais envie d’aller vers l’humain “


La création musicale le passionne mais il lui manque la dimension visuelle. Juste avant le nouveau millénaire s’opère un virage lors notamment d’une rencontre avec une compagnie de danse contemporaine « je voulais sortir du carcan machine, l’électro, la techno on compose vraiment sur des boites à rythme, des samplers, échantillonneurs, toutes les machines possibles et j’avais envie d’aller vers l’humain, ce rapport humain à une œuvre telle qu’un ballet, il y avait un ensemble avec la musique et le mouvement ». Son travail d’expérimentation entre le son l’image et le mouvement se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Il comprendra notamment la collaboration avec des danseurs de claquettes pour lesquels Piloro construit un plancher intégrant des capteurs qui déclenchent des séquences pouvant être intégrées et réutilisées par les danseurs lors des performances. Il invente encore un gilet muni également de capteurs qui déclenche dans le mouvement du danseur des séquences sonores, des coupures ou des répétitions. Avec une danseuse orientale et un musicien de Oud, il mélange culture ancestrale et modernité du son électronique. La rupture avec les codes se poursuit dans une collaboration avec une danseuse classique qui recherche une autre appréhension du mouvement et de l’espace. Cette figure de la danseuse, figée dans un mouvement dont on ignore l’issue, ascendante ou descendante, se retrouve d’ailleurs fréquemment dans l’œuvre picturale de l’artiste. Elle est cet autre lien entre musique et image, comme un rythme suspendu.

” Je compose la lumière et je peins la musique “


Chez Piloro, il y a un phénomène synesthésique, des modalités sensorielles différentes s’associent instinctivement, le son et l’image s’appellent et se répondent : « la musique m’inspire pour la peinture et la peinture m’inspire aussi pour la musique, c’est un vrai ping pong ! (…) Je compose la lumière et je peins la musique ». Son but est principalement de « créer des univers ». Il filme ainsi longuement une de ses toiles, le mouvement de la caméra accompagné par une de ses créations sonores permet une immersion particulière dans la contemplation de l’œuvre.

 

“… l’humain est primordial. “


Il y a bien ce mystère, cette pudeur chez Piloro qui se dissimule derrière un avatar, une image volontairement masquée. Une autre invitation à faire travailler l’imaginaire, héritée d’une époque d’avant la starification et la mise en lumière des DJ où il était coutume pour l’artiste d’œuvrer dans l’ombre. A Londres pourtant, sa nomination au Passion for Freedom Festival en 2013 lui confirme que la voie picturale est à privilégier. Il s’amuse à raconter que lors d’une exposition outre-manche, préférant être reconnu davantage pour son travail que pour son statut d’artiste, il prenait plaisir à se faufiler entre les membres du public afin d’écouter l’authenticité des commentaires, loin des conventions polies et des flatteries de circonstance. Dans ces yeux bleus qui vous fixent avec douceur se retrouvent à la fois la malice de l’enfance et cette même détermination presque têtue, cette volonté abrupte poussée par la nécessité de créer, et de retrouver du sens : «On est de plus en plus dans une société où c’est plus l’outil qui te happe, qui t’aspire le cerveau et du coup l’essence même n’est plus là, alors que l’humain est primordial » nous dit Piloro. A méditer autour d’une de ses œuvres.
 

Piloro art 2018

Piloro art 2020 - Pier Louis Robert